L'Alambic sous les Tropiques
…et en texte
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LA SIRENE
La distillerie avait été cambriolée, les taquets de la fenêtre forcés. Une moto-pompe avait disparu ainsi que ma guitare et de menus objets. Le voleur, consciencieux, n’avait rien abîmé. Ayant besoin d’un sac, il avait vidé de son contenu un gony de cannelle, mais l’avait laissée en un tas propre et recouvert d’un sac de couchage. Il avait également fouillé une valisette d’échantillons, mais rangé les flacons sur l’étagère. Noël, le gardien avait été le premier à subir des reproches, mais le vol ayant eu lieu le week-end et sa fonction ne couvrant que la nuit, il gardait le bénéfice du doute. Le samedi, Julien me rapporta à mots couverts que Noël avait été voir « quelqu’un », un devin supposais-je. Il rapporta : une sirène de la Mandranofotsy, notre rivière, attirée par les odeurs délicieuses émanant de notre distillerie, et en particulier la verveine, qui rend amoureux, se serait installée aux alentours. Julien m’avait déjà parlé des pouvoirs de la verveine. On en faisait des charmes, au moyen d’un bonbon Pecto, et la belle qui l’avait avalé vous tombait dans les bras. Mais pour en revenir à notre sirène, elle m’avait déjà par trois fois pris dans ses filets, disait le devin. En effet chaque fois que je voulais me rendre à la ferme école, de l’autre côté de la rivière, je tombais à l’eau, ce qui était un sujet de plaisanterie entre ses gérantes et moi. J’en attribuais la responsabilité à leur pirogue d’une très grande instabilité ou à l’erreur qui m’avait fait prendre un gué moussu, mais les gars de l’équipe préféraient la nouvelle version. D’ailleurs, eux-mêmes avaient eu très souvent envie de se baigner ces derniers temps. C’était l’été, il faisait chaud, mais tout de même…
Je ne suis pas sûre que Julien y croyait totalement. Mais son sourire, ses yeux brillants, me demandaient de ne pas briser le rêve, de laisser aux Malgaches leur monde fantastique et merveilleux. Une sirène, chez nous, n’a pas très bonne réputation. Si elle est belle, et si sa voix est irrésistible, c’est pour mieux couler les bateaux. Mais elle ne s’aventure pas dans les fleuves. La sirène malgache – est-elle endémique ou rapportée ? Je me souviens avoir croisé quelqu’un qui venait faire une étude sur la question, elle reste donc entière – est une créature tout à fait pacifique et même bienfaisante. Elle attire richesse et bienfaits sur celui qui la fréquente. Elle n’est pas cependant dépourvue des défauts que l’on dit féminin. Car c’était pour se faire remarquer de nous, par le biais du devin, qu’elle aurait organisé ce cambriolage sous influence. Je demandais à Julien de m’accompagner chez la Dame-qui-retrouve-les-objets pour voir si sa version coïnciderait avec celle de Noël. Madame Marie tirait les cartes, souvent le clope au bec, mais pas à cette heure trop matinale. La vieille dame me fit couper de la main gauche et étala le jeu un certain nombre de fois, sous diverses présentations, choisissant les cartes à sa manière dans des paquets de trois. Elle nous révéla que les voleurs étaient quatre, trois jeunes d’une vingtaine d’années, qui vivaient dans les environs, et un homme plus âgé, grand et noir de peau (comme les créoles, les malgaches sont sensibles aux nuances en matière de peau). Il serait un employé ou un ancien employé de l’Alambic. Il nous fallait chercher la guitare en nous penchant sur les fêtes de famille au village, mariages, circoncisions. La joie revenait souvent dans son tirage. L’autre objet devait être vendu, mais ne l’était pas encore. Si nous retrouvions l’une, nous trouverions l’autre.
Personne n’osa plus aller se baigner dans la rivière. Bienfaisante, mais exigeante, la sirène pouvait les entraîner dans son monde ! Et puis bientôt arriva le froid, et avec lui les fêtes de famille. Noël inaugura la saison : mariage, baptême de la petite et inauguration de sa nouvelle maison. Mais de guitare point…
La sirène, elle, hiberne.
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